IA générative : le fossé se creuse entre Nord et Sud global
- Des taux d'adoption records aux Émirats Arabes Unis (70,1 %) contre des chiffres bien plus bas dans le Sud global.
- ChatGPT domine le marché avec 82,5 % du trafic global et 500 millions d'utilisateurs mensuels.
- Risque de perturbations rapides de l'emploi dans les pays en développement avant même les gains de productivité.
- Des obstacles structurels persistants : accès à l'électricité et connectivité internet.

L'ascension de l'intelligence artificielle générative (GenAI) est souvent décrite comme une révolution universelle. Pourtant, derrière les chiffres globaux et l'enthousiasme des centres technologiques, une réalité plus fragmentée émerge. Les données récentes publiées par l'Institut d'économie de l'IA, fondé par Microsoft, ainsi que des travaux conjoints de la Banque mondiale et de l'Organisation internationale du Travail (OIT), mettent en lumière une adoption profondément inégale selon les zones géographiques.
Une adoption mondiale à plusieurs vitesses
Le déploiement de la GenAI ne suit pas une courbe uniforme. Si certains pays ont intégré ces outils à une vitesse fulgurante, d'autres restent en marge, créant ce que les experts appellent une brecha numérique accrue entre le Nord et le Sud global. Les Émirats Arabes Unis se placent en tête avec un taux d'utilisation atteignant 70,1 %, suivis de près par Singapour (63,4 %) et la Norvège (48,6 %). Ces chiffres témoignent d'une volonté politique et infrastructurelle forte d'intégrer l'IA dans les processus productifs.
À l'opposé, des puissances économiques comme les États-Unis affichent un taux de 31,3 %, tandis que le Japon se situe à 22,5 % et la Chine à 16,4 %. Plus bas encore, la Thaïlande, avec 12,4 %, reste sous la moyenne mondiale établie à 17,8 %. Pour pallier ce retard, le gouvernement thaïlandais a lancé un projet ambitieux : investir environ 44 millions de dollars pour offrir l'accès gratuit à une trentaine de services d'IA générative, fournis principalement par des entreprises américaines et chinoises, à 5 millions de citoyens pendant un an.
La domination écrasante de ChatGPT
Le paysage des outils d'IA est marqué par une hégémonie quasi totale d'un seul acteur. Selon les analyses de trafic web et de Google Trends, ChatGPT s'est imposé comme le leader indiscutable. L'outil a capturé plus de 82,5 % du trafic total parmi les 40 principales solutions de GenAI analysées, générant plus de 2 000 milliards de visites globales et comptant 500 millions d'utilisateurs par mois. La Banque mondiale souligne que ChatGPT a établi un record historique en devenant le logiciel grand public à la croissance la plus rapide, atteignant 100 millions d'utilisateurs seulement 64 jours après la sortie de sa version 3.5 en mai 2023.
D'autres outils ont également connu des percées notables, comme Ernie Bot de Baidu, qui a franchi la barre des 200 millions d'utilisateurs huit mois après son lancement. Cette course à l'adoption montre que si l'outil est disponible, la curiosité et le besoin de productivité poussent les utilisateurs vers ces interfaces, transformant radicalement la manière de rédiger un courriel ou de structurer un document professionnel en quelques secondes.
L'impact asymétrique sur le marché du travail
L'intégration de l'IA dans le milieu professionnel ne se fait pas sans risques, et ces risques sont distribués de manière inéquitable. Un document de travail produit par l'OIT et la Banque mondiale, analysant 135 pays, révèle que les économies avancées sont les plus exposées, particulièrement dans les fonctions administratives et professionnelles. Cependant, c'est dans les pays en développement que la situation est la plus paradoxale.
Les pays en développement risquent de subir des perturbations sur le marché de l'emploi avant même de pouvoir récolter les gains de productivité promis par l'IA.
L'étude souligne que les travailleurs occupant des postes vulnérables à l'automatisation dans les pays à bas revenus sont souvent déjà connectés. Cela signifie que les suppressions d'emplois pourraient survenir rapidement. Le problème est d'autant plus grave que ces postes, notamment les emplois de bureau et administratifs, représentaient historiquement une voie d'ascension sociale et des emplois de meilleure qualité dans ces régions.
Les barrières structurelles du Sud global
L'incapacité de certaines régions à adopter la GenAI n'est pas une question de manque d'intérêt, mais le résultat de défis systémiques. L'accès à l'IA générative nécessite une infrastructure minimale que beaucoup de pays ne possèdent pas encore. L'Institut d'économie de l'IA identifie trois obstacles majeurs :
L'accès instable ou inexistant à l'électricité reste le premier frein. Sans énergie fiable, aucune infrastructure numérique ne peut fonctionner. Ensuite vient la connectivité internet, dont la qualité et le coût varient drastiquement d'un continent à l'autre. Enfin, la capacité technique, c'est-à-dire la compétence des utilisateurs à manipuler ces outils numériques, crée une barrière invisible mais puissante.
Cette situation crée un risque réel : que les bénéfices économiques de l'IA soient concentrés dans les mains de quelques nations, creusant davantage l'écart de richesse mondiale. L'accès aux outils ne suffit pas ; sans une mise à niveau des infrastructures de base, la GenAI pourrait devenir un facteur d'exclusion plutôt qu'un levier de développement.
Une transformation inévitable des compétences
Face à ce constat, la question n'est plus de savoir si l'IA transformera le travail, mais comment gérer cette transition. L'analyse des données montre que la GenAI redéfinit la notion même de productivité. Pour un entrepreneur, l'utilisation de ces outils permet de gagner un temps précieux sur des tâches répétitives, mais elle exige également une nouvelle forme de littératie numérique.
L'enjeu pour les économies moins avancées est de ne pas se contenter d'être des consommatrices de services fournis par des entreprises américaines ou chinoises, comme le tente la Thaïlande, mais de développer des capacités locales. L'OIT insiste sur la nécessité de politiques publiques visant à protéger les travailleurs tout en favorisant une transition juste vers l'économie numérique.
L'enjeu stratégique pour les entreprises françaises
Pour le tissu entrepreneurial français, ces disparités mondiales et les tendances d'adoption offrent des enseignements précieux. La France, portée par le plan France 2030, ambitionne de devenir un leader européen de l'IA. Dans ce contexte, les entreprises locales doivent naviguer entre l'innovation rapide et un cadre réglementaire strict, notamment avec l'entrée en vigueur de l'AI Act européen.
L'AI Act impose des exigences de transparence et de gestion des risques qui pourraient, à court terme, ralentir certains déploiements par rapport aux États-Unis ou à la Chine. Cependant, pour les PME et ETI françaises, c'est une opportunité de développer une IA éthique et fiable, un argument commercial fort sur le marché mondial. Le tissu industriel français, caractérisé par un mélange de grands groupes et de nombreuses PME spécialisées, doit impérativement investir dans la formation continue pour éviter que la fracture numérique ne s'installe à l'intérieur même du pays.
L'enjeu pour les dirigeants français est double : intégrer la GenAI pour maintenir leur compétitivité face à des acteurs globaux ultra-productifs, tout en s'assurant que cette transition ne fragilise pas les compétences internes. La stratégie française devra donc coupler l'investissement technologique avec un accompagnement humain massif pour transformer le risque de disruption en levier de croissance durable.
Questions fréquentes
Quels sont les pays où l'IA générative est la plus utilisée ?
Les Émirats Arabes Unis arrivent en tête avec 70,1 %, suivis de Singapour (63,4 %) et de la Norvège (48,6 %).
Quelle est la part de marché de ChatGPT dans le trafic mondial de la GenAI ?
ChatGPT domine largement le secteur en capturant plus de 82,5 % du trafic total parmi les 40 outils principaux.
Pourquoi les pays en développement sont-ils plus vulnérables à l'IA ?
Ils font face à des défis structurels comme le manque d'accès à l'électricité et à internet, et risquent de voir leurs emplois administratifs disparaître avant de bénéficier des gains de productivité.
Quelle mesure la Thaïlande a-t-elle prise pour réduire son retard ?
Le gouvernement thaïlandais a investi 44 millions de dollars pour offrir l'accès gratuit à environ 30 services d'IA générative à 5 millions de citoyens pendant un an.
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