Gigafactories d'IA : l'Espagne lance une offensive à 5 milliards d'euros
- L'Espagne propose une candidature conjointe (Madrid et Catalogne) pour accueillir une gigafactory d'IA européenne.
- Le projet prévoit un investissement public-privé allant jusqu'à 5 milliards d'euros avec un consortium incluant Telefónica et Nvidia.
- La Commission européenne prévoit de déployer quatre installations majeures via le programme InvestAI pour réduire la dépendance technologique.
- En France, le débat se déplace de la régulation vers l'exécution et la productivité industrielle réelle.

L'Union européenne tente de transformer son diagnostic sur le retard technologique en une stratégie d'infrastructure massive. Au cœur de cette ambition, le concept de gigafactory d'intelligence artificielle. Contrairement aux usines de batteries, ces infrastructures visent à concentrer une puissance de calcul colossale pour garantir une souveraineté numérique. L'Espagne vient de franchir une étape décisive en formalisant une candidature agressive pour devenir l'un des piliers de ce réseau européen.
Une alliance stratégique entre Madrid et la Catalogne
Le gouvernement espagnol a choisi la carte de l'union territoriale pour maximiser ses chances face à Bruxelles. Le ministre de la Transformation numérique et de la Fonction publique, Óscar López, a annoncé une candidature commune reposant sur deux sites complémentaires : San Fernando de Henares, dans la région de Madrid, et Móra la Nova, en Catalogne. Cette approche vise à présenter l'Espagne comme un champion capable de fédérer ses forces régionales pour attirer les investissements de l'Union européenne.
Le choix de Móra la Nova, dans la province de Tarragone, n'est pas fortuit. Ce site se trouve à proximité immédiate de la Factoría de IA, centre national d'expérimentation, et du Barcelona Supercomputing Center (BSC-CNS), l'un des nœuds de calcul haute performance les plus respectés du continent. En couplant la puissance politique de Madrid et l'écosystème technique catalan, l'Espagne espère sécuriser l'une des quatre installations prévues par la Commission européenne.
L'envergure financière d'un consortium public-privé
Le projet ne se limite pas à une simple demande de subvention. Il s'agit d'un montage financier complexe où l'investissement public-privé pourrait atteindre 5 milliards d'euros. Pour porter cette ambition, un consortium industriel de premier plan a été constitué, illustrant la volonté d'intégrer toute la chaîne de valeur de l'IA.
Parmi les acteurs confirmés, on retrouve Telefónica, qui mène le consortium, ainsi que des géants comme Nvidia, acteur indispensable pour la fourniture des puces, et ACS. Le projet intègre également des spécialistes comme Submer, Multiverse Computing et la Société espagnole pour la transformation technologique (SETT). L'objectif technique est clair : chaque installation devra être équipée d'environ 100 000 GPU, transformant ces sites en véritables moteurs de calcul pour les modèles de langage (LLM) et les applications industrielles.
Le plan InvestAI et la vision d'Ursula von der Leyen
Cette course aux infrastructures s'inscrit dans un cadre européen plus large. Lors de la Rencontre des entrepreneurs de France (REF) à Roland-Garros, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a défini l'IA comme une bataille économique et technologique. Pour ne plus dépendre des puissances étrangères, l'UE mobilise 20 milliards d'euros via l'initiative InvestAI pour déployer des Gigawatts d'Intelligence Artificielle.
La stratégie repose sur deux piliers : produire et diffuser. L'Europe souhaite maîtriser l'ensemble du cycle, des semi-conducteurs au cloud, en passant par l'énergie décarbonée. Pour soutenir cet effort, Bruxelles a introduit des outils législatifs comme le Chips Act 2 et le Cloud and AI Development Act (CADA), visant à tripler la capacité des centres de données européens d'ici sept ans.
L'Europe doit maîtriser l'ensemble de la chaîne de valeur de l'IA pour ne pas dépendre d'autres puissances s'agissant des technologies qui feront tourner ses usines, ses infrastructures et ses services.
Le paradoxe de l'exécution face à la souveraineté
Si les annonces politiques sont massives, la réalité du terrain pour les entreprises européennes est plus nuancée. Un débat récent organisé lors de la REF a mis en lumière un décalage entre les ambitions de souveraineté et les décisions d'achat des dirigeants. Selon une étude SIA-Opinionway, seuls 11 % des dirigeants citent la souveraineté comme critère de choix d'une solution d'IA.
La majorité des entreprises privilégient la performance, le prix et la rapidité de déploiement. Ce constat, analysé par des acteurs comme Frenchweb, suggère que l'Europe souffre moins d'un manque de diagnostic que d'un problème d'exécution. Les capitaux et les chercheurs sont présents, mais la fragmentation des marchés et la lenteur des décisions publiques freinent la conversion des algorithmes en productivité industrielle.
Calendrier et enjeux de la sélection finale
Le processus de sélection pour les gigafactories suit un calendrier serré. Après un premier appel à projets début 2025 ayant attiré soixante dossiers, la Commission européenne a resserré sa sélection. L'Espagne attend désormais une invitation pour présenter sa proposition définitive en décembre. Si le projet est retenu, les installations devront être opérationnelles entre 2027 et 2028.
L'enjeu est autant technologique que géopolitique. L'incident récent où l'administration américaine a suspendu l'accès à certains modèles d'Anthropic pour des utilisateurs étrangers a rappelé la vulnérabilité du continent face au kill switch technologique. C'est précisément pour contrer ce risque que des infrastructures comme celle proposée à Tarragone et Madrid deviennent vitales.
L'impact pour le tissu industriel français
Pour les entrepreneurs et les entreprises en France, l'offensive espagnole et le plan InvestAI redéfinissent les cartes de la compétitivité. La France, avec son plan France 2030, a déjà investi massivement dans les supercalculateurs et les startups d'IA. Cependant, l'émergence de gigafactories dans des pays voisins pourrait créer une nouvelle dynamique de concurrence ou de collaboration au sein du marché unique.
L'application de l'AI Act impose un cadre strict, mais le véritable défi pour les PME et ETI françaises réside dans l'accès à cette puissance de calcul. Si l'Espagne réussit à implanter un hub de 100 000 GPU, elle pourrait attirer une partie des charges de travail IA européennes. Pour les entreprises locales, l'enjeu est de passer d'une logique de consommation de services cloud américains à l'utilisation d'infrastructures souveraines européennes, à condition que celles-ci soient aussi performantes et accessibles que les solutions actuelles. La France devra donc non seulement maintenir son avance en recherche, mais aussi s'assurer que son infrastructure industrielle suit le rythme des ambitions affichées par Ursula von der Leyen lors de la REF 2026.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'une gigafactory d'IA ?
C'est une infrastructure massive de calcul, équipée de dizaines de milliers de GPU, conçue pour entraîner et faire fonctionner des modèles d'IA à grande échelle tout en garantissant la souveraineté des données.
Quel est le montant de l'investissement prévu pour le projet espagnol ?
L'investissement public-privé est estimé entre 4 et 5 milliards d'euros.
Quels sont les sites pressentis en Espagne ?
Le gouvernement propose une candidature conjointe incluant San Fernando de Henares (Madrid) et Móra la Nova (Tarragone).
Quel est l'objectif du programme InvestAI ?
Mobiliser 20 milliards d'euros pour déployer des supercalculateurs et des centres de données ultra-puissants dédiés aux acteurs européens.
Sources: Expansion, Rtve, Eleconomista ·
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